ville et communauté
SUJET : LA VILLE ET SES COMMUNAUTES : L’EXEMPLE DES QUARTIERS HOMOSEXUELS
PROBLEMATIQUE :QUELLES SONT LES LOGIQUES A L’ŒUVRE DANS LA CONSTRUCTION DES QUARTIERS HOMOSEXUELS ?
INTRODUCTION
I° LES RESSORTS DE LA CONSTRUCTION DES QUARTIERS HOMOSEXUELS
A° historique des quartiers homosexuels : l’exemple du marais
-avant les quartiers homosexuels
-construction des quartiers homosexuels : l’histoire du marais
B° une construction liée aux contextes politico culturels
-évolution de la condition homosexuelle
-le contexte actuel
C° les enjeux d’un quartier homosexuel
II° DES QUARTIERS POUR QUI ?
A° Une minorité de la minorité ?
-quartiers homosexuels et homosexuels
-quartiers homosexuels et homosexualités
B° gay / lesbienne : un inégal accès aux quartiers
-esquisse de la condition lesbienne
-quartiers homosexuels et homosexuelles
C° en province : la conditions homosexuelle et les quartiers homosexuels
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE
INTRODUCTION
Penser la ville aujourd’hui, demande de ne plus la penser de manière uniforme. En effet dans de nombreuses grandes métropoles aux séparations manifestes, aux quartiers dits « communautaires », volontaires ou involontaires, le cloisonnement de l’espace urbain s’opère. Tant au niveau économique que social, tant au niveau ethnique que culturel ; diverses « communautés » composent la ville. Entendue au sens large comme un groupe d’individus vivant ensemble et ayant des intérêts semblables, la communauté est vécue comme une menace à l’équilibre de la ville, à travers l’éclosion de particularismes dans la sphère publique. Le cas des quartiers homosexuels a ceci d’intéressant qu’il éclaire différemment la question des « communautés » dans la ville, en ce sens qu’il renouvelle l’analyse du communautarisme, en dépassant la conception simplement ethnique ou économique de la « communauté », la complexifiant alors d’une dimension « culturelle »… Dès lors nous sommes en mesure de nous demander ce qui fait qu’une « communauté » (au-delà des aspects traditionnellement économiques ou ethniques) s’établisse ou soit reconnue comme telle. L’intérêt de ce travail ne sera donc pas de porter un avis sur les effets du communautarisme au sein de la ville, mais de comprendre quels sont les logiques et les enjeux d’une communauté (plus précisément d’un quartier homosexuel), ce qui sera le but unique de ce travail (la recherche des causes du « communautarisme » ne signifiant pas fatalement l’affection pour le « communautarisme »). Néanmoins, l’analyse d’un espace géographiquement délimité ne peut se limiter à l’étude d’une unique question : déterminé par un territoire donné, un quartier est cependant traversé par une multitude de problématiques. (Ainsi, évoquer les quartiers homosexuels nécessite de s’intéresser aux différences Paris/Province, ou aux rapports gay/lesbien… De même, il apparaît comme indispensable de mettre en lien cette question avec le contexte actuel…).
Dans le but d’apporter un éclairage adéquat et scrupuleux à la question des différentes logiques à l’œuvre dans la construction d’un quartier homosexuel, je me permettrais de soulever deux axes de réflexions. Le premier s’orientera autour de l’analyse des ressorts de la construction d’un quartier homosexuel, puis le second, intitulé « un quartier pour qui ?», portera plus exactement sur les conditions et les inégalités d’accès aux quartiers homosexuels…
I° LES RESSORTS DE LA CONSTRUCTION DES QUARTIERS HOMOSEXUELS
« En réponse à la fois aux stigmates et à la libéralisation gaie… » Martin P.Levine, « Gay Ghetto » in Journal of homosexuality
S’il fallait retenir un débat actuel, se serait probablement celui sur notre modèle d’intégration ; parallèlement, celui sur le communautarisme… Alors que la littérature sur les différentes communautés est prolifique, la question du « communautarisme » homosexuel est obscurcit soit par des questions qui découlent de la peur (ou du rejet) du communautarisme, soit par des analyses de l’homophobie, de l’homoparentalité, des questions de genres…
Les interrogations relatives à la genèse des quartiers homosexuels semblent pourtant au fondement de tout questionnement sur le « communautarisme » homosexuel…
Cette première partie se donnera alors pour objectif de dresser un panorama non exhaustif des différents ressorts, qui entrent en jeu, dans la naissance des quartiers homosexuels…
A° historique des quartiers homosexuels : l’exemple du marais
L’histoire du marais (qui ici sera pris en « exemple type » du quartier homosexuel -à la fois pour son unicité parmi les villes françaises, puis pour sa concentration importante d’établissements « gay »- ) reflète les différentes évolutions socio-culturelles qui cerclent la question homosexuelle. A l’aune de cette introduction historique, s’offre à nous l’illustration concrète et contemporaine de la construction de ces quartiers.
-avant les quartiers homosexuels
L’après seconde guerre mondiale, offre aux homosexuels parisiens peu de lieux pour se retrouver. Alors qu’au début du siècle les homosexuels parisiens avaient une préférence pour Montmartre et Pigalle , après la guerre, c’est vers l’opéra national ou vers les tuileries (notamment rue saint Anne) que se situent des bars discrets, à la clientèle très majoritairement masculine et, à la fréquentation essentiellement nocturne.
Les établissements ne se concentrent pas, tout comme ceux qui les fréquentent : l’homosexualité n’a pas, dans l’espace urbain comme politique, un espace visible…
-construction des quartiers homosexuels : l’histoire du marais
1647 ; le prince de Monaco est reçu par la comtesse de Chevigny dans son hôtel jouxtant ceux, dessinés par le Vau ou Mansart, du premier président du parlement de Paris ou l’ancien trésorier de Marie de Médicis .. Tout ce que paris compte de particules accourre vers le marais. Cependant la noblesse quittera le quartier pour Versailles, et il faudra attendre le XXe siècle pour voir le quartier renaître sous l’impulsion des commerçants puis des gays...
La seconde guerre mondiale marquera d’un trait épais, le tragique piège que fut le marais pour de nombreux commerçants juifs…
En 1965 le ministère de la culture entame la rénovation du marais, les établissements gays se déplaceront alors des tuileries vers Beaubourg, tout juste inauguré, le premier bar ouvre en 1978…Tout au long des années 80, puis 90, se construiront des bars, des librairies, ou des discothèques qui feront la renommée du marais : ces établissements succèdent souvent à de petits magasins fermés, à des locaux inhabités…. Cependant, dés les années 90, des associations de riverains combattent ce qu’ils ressentent comme une « invasion homosexuelle » au point que les « rainbow flags » furent enlevés…
Avec l’apparition du sida, le tissu associatif du marais s’amplifie, le regard porté sur ces quartiers change , et l’unité du marais semble scellée (notamment entre le marais juif et le quartier homosexuel).
Depuis la fin des années 90 se développeront aussi des demandes spécifiques (émanant de la population homosexuelle), qui se traduiront par l’éclosion d’établissements, de prestations de services, spécialisés : le marais devient dès lors un lieu de consommation estampillé « gay ».
Aujourd’hui le marais s’inscrit dans le paysage parisien, au même titre que d’autres quartiers gays dans les grandes capitales mondiales, comme Soho à Londres…
B° une construction liée aux contextes politico culturels
C’est en parallèle de la dépénalisation puis de l’émancipation de la population homosexuelle que s’effectue la mise en visibilité de la « communauté » homosexuelle, notamment au travers de ces quartiers…
-évolution de la condition homosexuelle
L’histoire des villes n’a pas, jusqu'à l’après guerre, connu de rassemblements autres qu’économiques, ethniques, ou religieux… des lieux connotés homosexuels étaient cependant perceptibles (au XVIIe siècle par exemple, le jardin des tuileries était un lieux de rendez vous homosexuel couru par les gens de la cours). Parallèlement, la condition homosexuelle évolue. Autour de l’aspect moral puis social, et enfin juridique, nous pouvons appréhender cette évolution :
Si la société entreprend de prendre en compte l’homosexualité c’est que le regard sur l’homosexualité change : Michel Foucault nous rappelle dans son histoire de la sexualité que l’homosexuel est d’abord un sujet juridique avant d’être un personnage, un passé, une histoire, un caractère ou une forme de vie… il faudra attendre le XIXe siècle et les questionnements médicaux et psychologiques pour que l’homosexualité soit traité comme une identité sexuelle. Aussi, la sexualité se détachant de la reproduction , s’émancipe vers les plaisirs, la distraction… l’homosexualité peut être affirmée dès lors comme un « choix » de vie. Ceci permet de montrer qu’il faudra attendre d’éloigner l’homosexualité de l’image du simple plaisir hédoniste (voir pervers), c'est-à-dire que l’homosexualité ne soit plus un simple jeu sexuel mais une véritable sexualité, pour la faire entrer dans la sphère publique.
Dés 1960, la France adopte une loi pénalisant doublement l’homosexualité (qualifié alors d’outrage public à la pudeur : les homosexuels peuvent encourir jusqu'à l’emprisonnement). (Dans les années 50 sort un journal : « futur ». Il n’en sera imprimé que 19 numéros : le journal sera alors interdit sous les accusations « d’outrages aux mœurs » )
Ce n’est qu’en 1980 que cette loi fut abrogée. Cependant l’homosexualité reste pénalisée. La dépénalisation complète ne s’effectuera qu’en 1982. En 1990 l’Organisation mondiale de la santé supprime l’homosexualité de la liste des maladies mentales. En 1999, sous les protestations de l’opposition, le projet de loi instaurant le pacs est adopté : on dénombre aujourd’hui près de 200.000 pacs signés. Enfin, depuis 2004, la haute autorité de lutte contre les discriminations inclue dans ses activités, la lutte contre les discriminations fondées sur l’orientation sexuelle. Ainsi les chiffres de SOS homophobie , nous éclairent sur le fait que les violences homophobes ont baissé depuis 99, mais que les insultes ou le harcèlement homophobe (notamment au travail) n’ont cessé de croître depuis cette même date.
Le contexte international paraît lui aussi de moins en moins hostile à dépénaliser l’homosexualité : certains pays légaliseront même le mariage puis l’adoption pour les homosexuels (en 2001 pour les Pays Bas, ou en 2005 pour l’Espagne)
Cependant, en 2005, selon Amnesty international ; plus de 35 pays ont conservé des lois punissant l’homosexualité de peines de prison allant de 1 à 10ans (à ceux-ci s’ajoute des états américains ou sud américains), pour 10 autres pays l’homosexualité reste passible de plus de 10ans d’enfermement. Enfin dans 8 pays, l’homosexualité est passible de peine de mort.
-les quartiers homosexuels dans le contexte actuel
L’analyse de la condition homosexuelle aujourd’hui nécessite de poser les nouveaux débats : ceux sur l’homoparentalité, ceux sur l’homophobie, ceux sur le mariage… De plus il paraît incontournable de souligner l’accès médiatique de l’homosexuel et de l’homosexualité depuis quelques années…
En effet : les questions qui s’axent autour de la problématique homosexuelle sont alimentées par de nouvelles données : notamment le taux élevé de suicides chez les homosexuels . Il s’agit aussi de prendre en compte les nouvelles revendications qui émanent des gays et lesbiennes : notamment celles concernant l’homoparentalité, l’adoption… Les derniers chiffres publiés parlent de 200.000 enfants vivants dans une famille homoparentale.
Ces débats soulèvent aussi l’existence de nouvelles constructions familiales, mais aussi l’existence d’une population « trans » (transsexuelle ou transgenre) qui élargissent les réclamations de la « communauté LGBT »…
Enfin notons, comme nous l’avons vu précédemment, qui si l’homophobie change de forme, elle devient aussi, socialement et juridiquement, plus combattue : le rejet des discriminations passe donc également par un refus de l’homophobie .
L’évolution actuelle est aussi rythmée médiatiquement, par des histoires tragiques (comme l’agression en 2004 de Sébastien Nouchet), des revendications politiques (comme le mariage de Bègles), symboliques (comme les marches de la fierté de fin mai à fin juin)… L’accès aux médias passe dorénavant pas des séries (« Will and Grace » ou « Queer as folk » aux Etats-Unis ; Queer en France) par des émissions ou des chaînes (Pink TV en France mais aussi gay.tv en Italie) qui, sans donner une reconnaissance, apportent une visibilité, même caricaturale, même partielle, de l’homosexualité dans le tissu médiatique . Dotée d’un réseau non plus clandestin mais visiblement inscrit dans le paysage social (services, commerces, établissements, publications, lieux de rencontres…), la « communauté homosexuelle », par ces nombreux interfaces, semble de plus « compatible » avec la société dans son ensemble.
C° les enjeux d’un quartier homosexuel
L’évolution de la condition homosexuelle, du regard porté sur l’homosexualité, la création de lieux et de quartiers visibles, ont-elles pour seule perspective un repli identitaire, « communautaire » ? Quelles sont, pour les homosexuels qui s’y référent, les avantages, les enjeux, les espoirs liés à ces quartiers ?
« L’amour du ghetto » ne saurait être une explication suffisante, à l’émergence, depuis les années 80, puis 90, de ce que l’on nomme les « communautés homosexuelles ».
Selon P. Bourdieu, le processus qu’il nomme d’ « invisibilisation » (c'est-à-dire une demande, plus ou moins exprimée, de discrétion dans la sphère sociale, mais aussi politique et juridique…) trouverait son effet contraire dans l’espace urbain qu’est la communauté, en ce sens que le « ghetto homosexuel » servirait d’intervalle de visibilité, de contestation, face au monde hostile.
L’importance que prend alors le quartier homosexuel relève alors d’une volonté de protection, mais participe aussi de l’envie de « se retrouver », se reconnaître, et se connaître. Ainsi, pour Didier Eribon , l’existence des quartiers homosexuels se légitime par le déni d’existence publique (notamment les « manifestations d’affection ») : le regroupement en quartiers se justifie par le fait « que c’est là qu’ils se sentent autorisés à le faire puisqu’ils sont assez nombreux pour se sentir en sécurité ». Mais la sécurité n’est pas le seul enjeu de ces quartiers. Selon Michel Pollak , « la conquête des libertés homosexuelles s’est faite par le renforcement d’une sociabilité spécifique », c’est à dire que l’atténuation de la répression sociale entraîne une sexualité libérée et un style de vie homosexuel (voir des styles de vie homosexuels), mais parallèlement aussi, que ce mode de vie est libérateur de la condamnation sociale s’il est défendu par toute une « communauté » assez large… (Au sens Maffesolien , on pourrait évoquer ces liens affectifs, ce « vivre ensemble communautaire », comme la recréation d’une « tribu », où le groupe prééminent, soutiendrait l’individu membre).
Cette « sociabilité spécifique », permet d’entrouvrir une autre entrée sur la question des enjeux, des attentes, liés aux quartiers homosexuels : celui d’une connaissance et d’une reconnaissance de codes, des rites, des symboles, des attitudes ; qui permettent de se trouver comme homosexuel dans la société hétérosexuelle, et qui permettent parallèlement de se retrouver comme homosexuel parmi d’autres homosexuels .
Ces codes et rites propres aux quartiers homosexuels sont, comme le souligne F.X de Guibert , aisément repérés et appropriés par ceux qui se découvrent homosexuels (notamment chez les plus jeunes). En ce sens, le quartier et ses utilisateurs, sont les supports et les vecteurs de références, de protocoles…
Enfin, ces constructions obéissent aussi, au delà des processus de discriminations et de la volonté de reconnaissance, à une volonté de regroupement associatifs, artistiques, politiques. Ces groupes institutionnalisent les rapports entre la sphère politique sociale ou médicale et les homosexuels.
Il s’avère aussi que deux corrélations peuvent être immédiatement tirée de l’historique précédemment proposé, entre l’évolution de la condition homosexuelle et l’apparition des quartiers homosexuels : plus la répression de l’homosexualité est forte, plus celle-ci se vit dans un espace caché, privé… puis plus la sexualité s’émancipe des traditions, des entraves juridiques, des religions, plus les homosexuels s’organisent autour d’une lutte d’intérêts, favorisant le regroupement, notamment urbain.
Ceci a, ici, quelque chose de particulier ; puisqu’il apparaît nécessaire de se reconnaître homosexuel pour se connaître homosexuel. Guy Hocquenghem soulignait : « le moment essentiel par lequel « on le devient », pus encore que le premier acte, c’est l’aveu du nom. Passage de l’insu au su (…) l’homosexuel, plus que tout autre type social, n’existe pas vraiment avant de s’être lui-même « véridiquement » nommé ». Sur ce point, la communauté tient une place toute primordiale puisqu’elle rend possible un « coming out » privé comme public.
II° DES QUARTIERS POUR QUI ?
Derrière l’esquisse d’une histoire des quartiers homosexuels (qui semblerait, mais ne nous y trompons pas, universelle), se cache une réalité plus complexe : devant les mêmes problèmes (liés aux discriminations ou à la difficulté de vivre et reconnaître son homosexualité) l’usage des quartiers homosexuels (ou bien l’apparition même des quartiers homosexuels) n’est pas la même si l’on se déplace, sexuellement, économiquement, culturellement, dans l’espace géographique et social actuel :
La communauté gay est-elle uniforme ? Tous les gays ont-ils accès à ces quartiers ? Quand bien même y ont-ils tous accès, en ont-ils tous le même usage? Si des inégalités existent, sous quelles formes apparaissent-elles ? Quelles populations sont victimes de ces inégalités ?
A° Une minorité de la minorité ?
Le groupe homosexuel, tel qu’il est connu, tel qu’il se représente, n’est pas seulement un groupe dominé, discriminé. Dans la construction des quartiers homosexuels, s’entend aussi la construction d’une affirmation homosexuelle. En ce sens la communauté gay visible affiche un mode de vie homosexuel, c’est-à-dire une norme, pour ressentir et faire sentir son homosexualité. Ce mode d’affirmation est-il ouvert à tous ? Tous les homosexuels se référent-ils à ce modèle ?
Cette réflexion trouvera comme supports, aussi bien les « minorités homosexuelles » (jeunes, femmes, provinciaux), que les « homosexualités minoritaires » (antithétiques aux stéréotypes, axés autour de codes -sexuels, vestimentaires…- considérés comme « non homosexuelles » voir « hétérosexuelles »).
De plus, il sera, me semble t-il, nécessaire d’établir un lien entre les quartiers homosexuels (leurs emplacements dans la ville, les logiques immobilières qui s’y ajoutent…) et les homosexuels eux-mêmes : Quelles différentes utilisations ont-ils du quartier ? Quelles spécificités (dues à leurs localisation dans la ville) détiennent ces quartiers, et donc leurs usagers ?...
-quartiers homosexuels et homosexuels
De manière très spontanée, nous pourrions souligner que l’élitisme de ces quartiers est premièrement, directement lié à son coût d’accès.
Dans son livre sur « le ghetto français » , Eric Maurin nous rappelle que les ghettoïsations s’effectuent le plus souvent « par le haut », c'est-à-dire que les populations ayant la possibilité (prioritairement économique) d’évincer les populations indésirées (et parallèlement de s’éloigner des populations ou des zones d’habitations non souhaitées) se regroupent au détriment des autres. La particularité du regroupement homosexuel, est qu’il ne s’effectue pas initialement selon une sélection économique mais plutôt de type culturelle. Cependant un point commun lie les différents quartiers homosexuels : leurs emplacement central dans la ville, et dans un quartier rénové. Ainsi s’opère une confiscation des lieux. Néanmoins le quartier « homosexuel » est plus un lieu de passage qu’un lieu d’habitation : notamment un lieu commercial puisque le couple homosexuel reste (sauf exemption) un couple sans enfant, apte à la consommation . Sur ce point « le conformisme (…) renforce les divisions et exclusions sociales »
Mais les sélections qu’opèrent ces quartiers sous-entendent d’autres ressorts. En effet le « quartier gay », est un lieux, comme nous avons pu le voir précédemment, structuré par des codes, des règles, (un parlé, des tenues, des attitudes, des références culturelles communes…) qui ne sont pas universellement distribuées, à tel point que, par choix ou par défaut, s’élabore des termes tels que « hors ghetto », ou « discret », soulevant l’impossibilité ou l’opposition de certains homosexuels à intégrer « la culture du ghetto ». Ainsi « quiconque n’a pas le physique, l’âge, la couleur, ou le sexe, se voit au mieux ignoré, au pire rejeté »23. Le marais, lieu perçu comme sécurisant, ne l’est donc pas pour tous car même un homosexuel peut s’y voir comme un intrus s’il n’intègre pas le rapport au corps, les rites de drague ou de conversations à l’œuvre.
Dans ces quartiers la « culture » homosexuelle territorialisée offre des cérémonies, des situations rituelles, des normes esthétiques ; où la manière de présenter ces symboles implique une préparation de son corps et de son être à son « exposition ».
-quartiers homosexuels et homosexualités
En continuité (mais au-delà des raisons simplement économiques), nous pouvons établir le fait que le quartier homosexuel ne soit pas représentatif de toutes « les homosexualités », de toutes des manières, possibilités ou envies, de vivre son homosexualité. (Nous reviendrons plus précisément sur les différences gay/lesbienne puis sur les décalages paris/province).
L’homosexualité, dans sa dynamique de construction culturelle, a eu pour tentative de s’éloigner ou plutôt de retraduire des principes « hétéronormés » traditionnels, notamment des valeurs de machisme, de virilité, de rapport hommes/femmes, de sexualité. Cependant, dans la diversité des types d’homosexualités, certaines, valorisées auparavant, ne semblent plus aujourd’hui être représentées (notamment au gré des modes ou des type des revendications) : ainsi la culture homosexuelle et les représentations qu’il s’y accolent reprennent plus facilement aujourd’hui des thématiques « hétérosexuelles » (comme le couple, l’adoption) que des symboles « homosexuels » (comme le travestissement).
Ainsi certaines homosexualités (re)deviennent minoritaires au sein de la minorité homosexuelle.
Illustrant ceci, la question de la bisexualité , souligne, dans certains cas, la difficulté de se sentir bisexuel dans un univers homosexuel ou les termes de traître, de lâches, sont pensés à la fois par les homosexuels et par les bisexuels eux-mêmes. L’homosexualité, le quartier homosexuel, révèle aussi ses limites intégratives quant on s’intéresse aussi à l’homosexualité des plus âgés.
Ainsi ; le quartier gay ; s’il joue la rôle d’espace l’identification dans les trajectoires individuelles ; s’il contient une dimension intégratrice ; peut aussi ne représenter qu’un visage de la culture gay : « l’homosociabilité » exprimée par des quartiers comme le marais s’articule aussi aux limites d’accès à ces espaces.
B° gay / lesbienne : un inégal accès aux quartiers
L’observation des quartiers homosexuels, nous pousse à plus spontanément les nommer des « quartiers gay ». Le constat de la surreprésentation de l’homosexualité masculine se lit territorialement. Pour comprendre ceci, l’analyse de la condition lesbienne actuelle peut elle nous éclairer ? De plus : dans les quartiers homosexuels, comment s’expriment ces différences ?
-esquisse de la condition lesbienne
Pour comprendre le rapport gay/lesbien et l’inégal accès aux quartiers entre homosexuels et homosexuelles, il me semble intéressant de traiter quelques traits de la condition lesbienne aujourd’hui en évoquant les représentations liées à l’homosexualité féminine, l’accès par les lesbiennes aux médias, la « lesbophobie » , la « culture lesbienne »…
Pour se faire, il faut prioritairement souligner le fait que l’homosexualité féminine, bien qu’elle soit en partie liée à la visibilité masculine, présente des décalages : le premier se situe dans l’expression politique, qui trouve un essor lors des contestations féministes des années 70. Puis, paradoxalement, il faut déceler un second décalage dans l’invisibilité du monde lesbien : culturellement, sexuellement, l’amour lesbien reste dominé par les représentations, ou fantasmes, hétérosexuels liés à la femme (ou aux femmes entre elles), mais aussi par l’homosexualité masculine qui occupe un champs médiatique différent, un champs politique plus large. Ainsi, comme le soulignait P. Bourdieu , les homosexuelles sont doublement dominés : en tant que femme puis en tant qu’homosexuelles (dans la société comme au sein de la « communauté » homosexuelle.
La lecture des chiffres sur « la lesbophobie » (parallèle lesbien de l’homophobie) nous dévoile que 57% des lesbiennes ont été victimes de discriminations (aussi bien physiques que psychologiques, dans le monde du travail -harcèlement-, dans la famille, comme au sein d’un réseau de voisinage…). De plus on remarquera une légère accentuation des tentatives de suicides ; quand l’orientation sexuelle homosexuelle se dévoile chez les jeunes filles .
Notons aussi que la « lesbophobie » a des conséquences moins violentes que l’homophobie et qu’elle reste directement liée au sexisme.
Aussi, l’image du couple homosexuel, longtemps resté l’apanage du couple d’hommes, prend depuis quelques années le chemin du couple lesbien : en effet, médiatiquement (alors que les lesbiennes restent souvent peu visibles ), le couple lesbien offre un support favorables aux revendications sur l’homoparentalité, le mariage… Par ce biais, les homosexuelles redeviennent centrales dans les luttes homosexuelles, et redeviennent visibles au-delà même de la communauté.
-quartiers homosexuels et homosexuelles
Le constat de la surreprésentation de l’homosexualité masculine n’est pas sans répercutions sur l’usage qu’ont les lesbiennes des « quartiers homosexuels ». Ainsi ; sur les 18 bars du marais, comptés dans un magazine comme Têtu, aucun bar uniquement lesbien n’est noté, alors que 8bars catégorisés « gay » sont recensés. Si cette comparaison est étendue à toute la région parisienne, nous obtenons que 8% des bars cités sont des bars exclusivement lesbiens, alors que 18% sont gays. (La majorité des bars se catégorisent comme « gay friendly » ou « gay et lesbien »).
La «culture lesbienne », comme ensemble de manières d’agir, d’interagir, de sentir de ressentir et de se ressentir, propre au monde lesbien, semble alors, au sein des «quartiers homosexuels » moins développée.
Sur ce point, le rapport 2001 de J.M Firdion, met en lumière l’exclusion lesbienne jusque dans les librairies gay et lesbiennes du marais (tel que « les mots à la bouche ») où les publications lesbiennes sont cinq fois moins importantes que les publications gay.
Le décalage, la dépendance, que la culture lesbienne a subie vis-à-vis de la culture gay semble alors se répercuter, dans le tissu urbain notamment, par un « retard » quant à l’expansion et la complexité du réseau lesbien.
L’utilisation du quartier homosexuel passe aussi par l’emploi de ses offres « sexuelles ». En effet le quartier homosexuel est aussi un enjeu de rencontre par et pour la drague : dans l’exemple du marais les sex-shops, back room, ou lieux de rencontres, sont là aussi très majoritairement gay.
L’explication selon laquelle la surreprésentation de l’homosexualité masculine dans ses quartiers serait due à la surreprésentation numérique des homosexuels masculins en général n’étant pas satisfaisante ; il convient de constater que les communautés homosexuelles sont plus ouvertes, plus accessibles, plus utilisés, par les homosexuels hommes que femmes.
C° en province : la conditions homosexuelle et les quartiers homosexuels
Loin des associations, des supports de références divers (bars, clubs, lieux de sorties ou de rencontres, magazines…) qui caractérisent la communauté homosexuelle du marais ; mais aussi dans des univers souvent plus réticent à l’homosexualité ; nous pouvons nous demander comment vivent les homosexuels non seulement hors des « communautés », mais aussi, plus généralement, comment vivent les homosexuels de province, ou loin des villes :
La condition homosexuelle de province est-elle comparable à celle de Paris ?
Le processus de « communautarisation » est-il visible en province, et si oui, selon quelles proportions ?
Existe-t-il des difficultés spécifiques aux homosexuels de province, ou aux homosexuels éloignés des communautés homosexuelles insérées dans le tissu urbain ?
Un premier constat pourrait être celui de la condition homosexuelle en province. Si cette dernière ne s’illustre pas dans les chiffres par plus de violences, plus de discriminations envers les homosexuels, il faut nécessairement penser que les discriminations homosexuelles comme les actes homophobes ne donnent pas forcément lieu à des plaintes ou des appels (notamment a SOS homophobie) lorsque les cadres associatifs ne parviennent pas jusqu’en province. De plus le vécu de son homosexualité, les représentations liées à l’orientation sexuelle, varient fortement selon le degré, la capacité, la possibilité de « référentiation » à la culture homosexuelle . Illustrant ces deux points ; des sondages parus dans des magazines comme « Têtu » ou « pref », montrent que les lecteurs de cette presse gay sont majoritairement issus d’île de France, puis de grandes villes. A ce fait, deux explications sont apportées : la première met en avant la difficulté d’aller au contact de supports homosexuels sous des regards discriminants (alors que la communauté, au sens urbain du terme, offre un accès sans « honte » à ces supports ), la seconde est l’inexistence de tels supports (comme la presse ou littérature gay) dans des petites villes ou bourgs ruraux.
Le parallèle immédiat est la présence, ou non, d’une communauté visible dans l’espace urbain. Numériquement la possibilité d’obtenir un quartier quasi-exclusivement homosexuel, dans une ville à la population restreinte, est très faible. Si nous illustrons ceci pour l’exemple de la ville de Bordeaux nous pouvons nous demander dans quelle mesure la comparaison paris/province, sur le sujet d’un quartier gay, est-elle pertinente. A Bordeaux, et dans de nombreuses grandes villes Françaises (Lille, Toulouse) le pôle urbain considéré comme le plus « gay friendly » est souvent un quartier rénové, central dans la ville, ou des locaux commerciaux libres peuvent être occupés (le cas de St Pierre à bordeaux, est sur ce point illustratif)… cependant si la communauté existe numériquement, nous ne pouvons pas dire qu’elle se concrétise dans un quartier précis et unique de la ville .
Dès lors nous pouvons penser que si la population homosexuelle des moyennes villes de province ne peut occuper un quartier, elle se réserve des lieux, des quartiers, propres à ses réunions, ses modes de vies, ses activités.
Néanmoins, nous ne pouvons faire l’impasse sur ces homosexuel(le)s, qui, ne vivant ni en île de France, ni dans une grande ville de province, restent les plus éloignés des réseaux homosexuels . Dans son histoire de l’homosexualité , Colin Spencer, prenant l’exemple des campagnes américaines, montre combien les homosexuelles issues de milieux ruraux ne montrent pas leurs homosexualités ou la justifie par de simples « rencontres » amicales ou d’un week-end. De plus il souligne l’importance du monde associatif qui se limite souvent au monde urbain .
L’homosexualité se révèle à l’individu sous la force de deux injonctions parfois antagonistes : l’épanouissement personnel (dans une logique de droit à la différence), et la norme hétérosexuelle (au travers d’une pression à l’affirmation de la virilité chez les jeunes garçons par exemple). Le déséquilibre provoqué par le manque de soutient dans l’une ou l’autre des injonctions expliquerait le constat de C.Spencer : dans un milieux sécurisé que représente la communauté, l’épanouissement s’émancipe (notamment par redéfinitions, par imitations) des normes hétérosexuelles. Chez les plus jeunes le rôle référentiel des quartiers, de la communauté, plus ou moins visible, a un lien direct avec l’affirmation de son orientation sexuelle . De fait, les lieux recensés comme gay et lesbiens en France, l’immense majorité se situe dans les grandes villes .
Par conséquent, il s’avère important de repenser les quartiers homosexuels comme l’apanage des grandes villes, et prioritairement des grandes métropoles internationales. Alors que l’empreinte territoriale dans le monde rural est peu marquée, la trace homosexuelle dans les villes moyennes de provinces nécessite de penser cette population comme occupant la ville, comme utilisant ou se redéfinissant la ville, et plus précisément des secteurs de villes.
CONCLUSION
L’esquisse effectuée sur les logiques à l’œuvre dans les « communautés » homosexuelles nous pousse à détacher une typologie, vraisemblablement non exhaustive, des phénomènes qui jugulent la construction de ces quartiers.
Dans un premier lieu, nous pourrions extraire des phénomènes contextuels ou historiques liés aux évolutions des mentalités, des représentations, des analyses, des maladies, des lois, des faits d’actualités, des médias ou des revendications, qui déterminent pour un moment donné, ou qui marquent durablement, l’évolution de l’homosexualité, et donc des manières de la vivre, notamment au travers de ces quartiers.
Deuxièmement, il semble évident qu’une des forces à l’œuvre dans la construction de ces quartiers est un logique de protection, dans une volonté de se rassembler et se défendre (vis-à-vis de l’homophobie, des discriminations, des regards, des pressions familiales ou sociales…)
Troisièmement, presque paradoxalement, s’opère une dynamique de « visibilisation » : prise comme support sécurisant et comme modèle de référence, la communauté s’appuie sur sa cohésion pour se protéger, donc soutenir des revendications, et aussi pour développer une volonté (notamment au sein des associations) de reconnaissance et d’intégration des homosexuels (ici l’expérience personnelle se lie intimement d’expériences, de références communautaires).
Enfin, quatrièmement, volontairement ou involontairement, la communauté homosexuelle, les quartiers homosexuels, subissent ou font subir des logiques d’exclusion (vis-à-vis des plus pauvres, des plus âgés, des sexualités mineurs, des plus éloignés -du quartier et de sa culture- donc de certain(e)s homosexuel(le)s)
Il serait alors légitime de se demander si les aspirations liées à la communauté ont étés concrétisés, de manière à poser la question (toujours indépendante de tout jugement sur le communautarisme) de la pertinence de la communauté actuellement.
Ainsi nous pourrions nous demander si la communauté tient ses promesses et si cette dernière est le seule vecteur d’intégration pour les homosexuel(le)s…
Dès lors, il serait tentant de voir si les dispositifs politiques mis en œuvre (le pacs, puis l’égalisation partielle des droits entre le pacs et le mariage, le loi sur l’homophobie..) permettent d’intégrer la population homosexuelle au-delà de la communauté homosexuelle, ou si au contraire ils encrent l’homosexuel et l’homosexualité dans un rapport encore important à sa communauté.
Selon M.Foucault « nous devons nous acharner à devenir homosexuels et non à découvrir que nous le sommes » « que ces choix sexuels doivent être en même temps créateurs de mode de vie. C’est aussi une certaine manière de refuser les modes de vie proposés ; c’est faire du choix sexuel l’opérateur du changement d’existence. Etre gay c’est être en devenir » : Dans cette perspective : l’homosexualité nécessite toujours d’être repensée.
Dans cette citation même de Foucault (et de bien d’autres livres lus au cour de la réalisations de ce dossier) est révélée toute la dichotomie du communautarisme homosexuel, et à mon sens, toute l’amplitude que prend l’analyse des logiques à l’œuvre dans la construction des quartiers homosexuels ; puisqu’il semble apparaître une dualité encore béante entre la tentation d’une identification exclusive fermée et une référence identitaire ouverte, c'est-à-dire entre logique de construction propre et des ressorts d’élaborations multiples
Publié dans opinions, oppositions, propositions... | Lien permanent